La Grande Chaloupe Saint-Denis, par le Colorado

Publié le par AN LEBON

 

La Grande Chaloupe Saint-Denis, par le Colorado

 

Vidéo : http://dai.ly/dNIt7U

 

            Le soleil n’était pas encore levé quand notre groupe a attaqué les pavés du Chemin Crémont, dit Chemin des Anglais parce que ces derniers l’ont emprunté pour prendre Saint-Denis en 1 810 alors que c’est bien M. Crémont qui a lancé sa construction en 1 730.

            Nous les avons presque tous déjà piétinés, au moins une fois dans la première partie de ce chemin entre La Possession et la Grande Chaloupe, et avons encore en mémoire la difficulté et la vigilance qu’ils exigent si l’on veut éviter divers petits traumatismes aux pieds.

            Dès le départ, en levant la tête du côté de Saint-Denis, chacun prenait bien conscience qu’il fallait se hisser en haut de la crête qui domine le petit village de la Grande Chaloupe, en tenant compte d’une nouveauté qui venait remplacer la part d’oubli : cette fois-ci, on avait démarré à froid dans cette montée sévère, et, dans ce cas, ceux qui partent trop vite le payent sans tarder, à un prix fort ; il est préférable de bien s’écouter, de doser ses efforts si l’on veut aller loin, et c’était notre cas puisque nous devons rejoindre Saint-Denis. Heureusement que le paysage formidable qui nous tournait le dos nous incitait à ralentir et à souffler un peu : la route du littoral offre aux différents points de vue dans cette montée un véritable spectacle ; il est agréable de contempler la falaise de l’autre versant qui surplombe les rubans gris de cette route et de voir défiler les véhicules pressés de rejoindre leurs destinations. En ce début d’année, le monde économique n’était encore tout à fait sorti des congés annuels, le monde scolaire était encore en vacance, ce qui fait qu’à cette heure de la matinée les flux de véhicules n’étaient pas très importants. Mais la circulation monte toujours vite, quelle que soit la période de l’année, on s’en rend compte au cours de la montée.

            Toute la Grande Chaloupe est encore dans l’ombre, au loin seule le pointe de la ville du Port est touchée par le soleil ; mais comme nous sommes en plein été, le soleil semble faire un peu plus vite sa course dans le ciel. Arrivés au sommet, nous étions baignés dans la lumière, mais il ne faisait pas encore trop chaud. Heureusement, car la pente est importante – ici il y a une large voie qui monte tout droit dans une végétation, où l’on trouve entre autres des faux poivriers et des chokas verts, qui respire bien et qui a repris des couleurs suite aux premières pluies de l’été. Et c’est sur cette « route » que nous avions fait notre première pause (pose pour les photos et films). Les réserves, en eau et en sucre, reconstituées et les clips tournés, nous sommes repartis pour finir cette première étape à la fin de cette route qui nous a emmenés au panneau concernant la sauvegarde de ce site. Et le temps de parcourir les indications qui s’y trouvaient, nous avons repris notre chemin pour la 2e étape.

            L’objectif était de rallier maintenant le village de Saint-Bernard à la Montagne (La Montagne est un village très étendu le long de la RD41 qui traverse tout le massif, et l’on y a construit pas mal de cités ces dernières années), et nous sommes passés d’un chemin bétonné à la route asphaltée pour arriver à « La Léproserie » dont les bâtiments disposés autour d’une cour bien entretenue ont été réaménagés pour offrir toutes sortes de services, de santé (médecin, dentiste, pharmacien, kinésithérapeute), et divers commerces dont une boulangerie où nous avons pris un petit-déjeuner (thé, café, croissant, pain aux raisins, etc.). Ce n’était pas du superflu, car, et nous ne le savions pas, bien entendu, nous avions dû un peu plus tard sauter le repas prévu au Colorado.

            En quittant « La Léproserie » nous avons remonté la route asphaltée de Saint-Bernard pendant un bon moment, ce qui n’a pas été apprécié. Les chaussures de randonnée qui battent l’asphalte donnent l’impression de produire encore plus de chaleur aux pieds, tout le monde préfèrent le sentier en pleine nature. Cette route est belle, elle traverse des paysages magnifiques, un ensemble verdoyant, frais, à l’abri des nuisances sonores dans lequel s’insèrent de petits villages, où la vie doit être agréable, mais un peu éloignés des grands centres d’activité et de loisirs. Mais quand on choisit son lieu d’habitation, si tant est qu’on le choisisse véritablement, on ne peut pas cumuler tous les avantages. Et c’est en arrivant devant l’église de Saint-Bernard que nous avons vu la tombe du père Clément Raimbault, médecin et curé du village (1 935-1 949), mais surtout connu des Réunionnais en tant que connaisseur et praticien de la phytothérapie locale.

            Nous avons débouché sur la RD41, et comme on nous l’avait recommandé, nous avons tourné à gauche, et à peine 50 m plus loin nous avons pris sur notre droite le sentier « Ilet à Guillaume », indiqué par un panneau bien visible. Ce fut un grand soulagement dans toute l’équipe, nous allons enfin reprendre un sentier de terre qui est bien plus agréable à battre que l’asphalte. Mais c’était, « Sorte dan’d poilon pour rotombe dan’d di fé », pour reprendre un proverbe mauricien qui est une version de « tomber de Charybde en Scylla ».

            Nous sommes ainsi passés tout d’un coup de la lumière à la presque obscurité ; le sentier en effet se glissait dans un sous-bois épais constitué en grande partie de jamrosas qui forment en cet endroit une voûte bien tricotée de branchages serrés que la lumière arrive difficilement à franchir. Et pour corser la situation, le sentier était boueux, glissant, l’eau suintait de partout, à croire même que dans certains passages les marches et les racines des arbres ont été savonnées tellement elles glissaient. Et là, il a fallu mettre beaucoup d’attention et d’énergie pour ne pas chuter. Et puis, le sentier tourmenté montait sec aussi ! Un calvaire, parce qu’interminable ! Paradoxalement, durant ces moments délicats, de belles histoires vécues ont été racontées à l’arrière du peloton. Elles se rapportaient, entre autres, aux appréciations que les uns et les autres ont tendance à porter sur les âges de deux personnes d’une même famille de leur connaissance en réponse à des questions du genre, selon les apparences : Qui est le plus jeune ? Ou bien, qui est le père (ou la mère) et qui est le fils (la fille) ? On a vu une femme passer pour être la fille de son frère ; et dans d’autres circonstances la même pour la mère de sa belle sœur. Comme quoi tout est relatif ; et que surtout avec l’âge, la perception de la réalité est encore plus difficile. On se demandait si on allait pouvoir sortir de ce tunnel. Si bien que lorsque nous avons rencontré un peu plus de la lumière du ciel, des ouf de soulagement sortirent de toutes les poitrines. Mais, ce n’était pas encore terminé.

            Nous étions arrivés à une intersection où un choix était à faire : soit, on prenait la direction du Colorado ; soit, celle de l’îlet à Guillaume. Il y a eu un court moment d’hésitation, mais la pancarte qui affiche l’arrêté préfectoral interdisant l’accès au sentier de l’îlet à Guillaume fit tout son effet, et nous avons opté pour la direction du Colorado, ce qui était d’ailleurs l’itinéraire général prévu au départ.

            Il a fallu encore monter et subir des sentiers boueux avant de voir la végétation changer, devenir moins dense et laisser le soleil pénétrer un peu plus sous les arbres pour assécher le terrain. Nous avons ensuite débouché sur « La Fenêtre », ce qui nous permettait d’avoir un extraordinaire le coup d’œil sur la rivière Saint-Denis. Quelle belle carte postale que cet immense bassin de réception ! Toutes ces gorges taillées dans la montagne assurent une large récupération de l’eau du ciel, d’où l’existence de plusieurs cascades en eau à une période où nous n’avons pas encore eu les plus grosses pluies de l’été. Et toutes ces couleurs de la végétation qui tirent sur toutes les nuances possibles !

            Au débouché d’un petit bois quand est apparue la grosse boule du radar du Colorado, nous avions compris que nous étions arrivés au parc, et d’ailleurs légèrement plus bas ce fut le premier vrai coup d’œil sur la ville de Saint-Denis. Il n’y avait pas beaucoup de visiteurs, mais c’était normal pour un jour de semaine ; cependant, les aires de jeux étaient occupées par des jeunes de Saint-Pierre – selon un conducteur de bus –, preuve que ce parc a une réputation et que le mouvement pour profiter d’un bel espace entretenu dans les Hauts où il fait bon en été est toujours fort. Nous, nous avons profité pour remplir nos bouteilles au point d’eau, conscients que la dernière étape Colorado Saint-Denis allait nous demander encore pas mal de temps et d’efforts.

            La question qui dominait dans le groupe était alors : mais où trouver un restaurant dans le Parc ? À l’entrée, plus bas ! Mais il se trouve qu’en consultant la carte affichée sur place, une fois repéré l’endroit où l’on était, nous avons compris que le point de départ du sentier qui mène à Saint-Denis (le GR1) est tout proche. La décision fut prise de partir sans tarder. On avait mangé pas mal de fruits secs, pris un 2e petit déjeuner à Saint-Bernard, et il restait dans les sacs encore de quoi parer à un petit coup de faim, ce qui fait qu’enchaîner tout de suite cette dernière étape n’était pas du tout déraisonnable. C’est sans grande difficulté que nous avons trouvé la zone précise du départ du sentier, mais on aurait pu quand même faire un effort pour mieux l’indiquer.

            Nous avons traversé un bois où les filaos dominent – de beaux arbres, d’un âge certain, protégeant un sous-bois composé principalement d’avocats marrons et de chokas verts – et là les panneaux indiquant la bonne piste sont nombreux. Sans doute qu’ils ont été posés pour éviter aux raideurs à la fin de la dernière étape de « La Diagonale des Fous », eux qui devaient avoir une vue dans le brouillard de la fatigue après la traversée de la Réunion selon une diagonale justement, une perte inutile de temps en se trompant de chemin. Nous avons encore subi, dans un repli du terrain à l’abri du vent, un sentier boueux et le groupe a enregistré une série de petites glissades sans conséquence si ce n’est une couche de boue sur le pantalon.

            Et puis la ville de Saint-Denis est sortie des arbres pour nous apparaître nettement. C’est que la végétation s’est faite moins dense, plus sèche. Sans avoir un soleil flamboyant, l’ardeur était forte, et le sentier était devenu franchement rocailleux, les blocs à gravir ou à éviter étaient nombreux. Et l’on descendait, descendait ; le pont Vinh-San devint à son tour visible, et il grossissait au fur et à mesure que l’on descendait, pour devenir en quelque sorte un point de fixation. Une descente difficile, qui a fait mal partout, et qui a demandé encore deux petites pauses (et poses : il arrive que certains préfèrent composer un visage à l’arrêt que de se faire filmer en situation pendant la marche pour ne pas laisser passer un sentiment…) pour souffler, avaler de grosses rasades d’eau et filmer les marcheurs dans cette dernière étape.

            Quelle délivrance que de retrouver la route asphaltée de la ville, qui a été cette fois pour nous un apaisement ! Un changement de perception bien compréhensible, parce que psychologique : nous savions que plus bas, à moins de 20 minutes, se trouvait l’arrêt de bus à la Caserne Lambert. Quand on arrive au bout, il y a comme une éponge qui efface un peu les douleurs. On peut dire que la nature fait bien les choses !

            Nous étions les seuls à descendre du bus à l’arrêt de la Grande Chaloupe, et la conductrice, en regardant les grosses gouttes de pluie qui tombaient sur le pare-brise pendant que nous descendions par la porte avant, lança, bien que nous fussions dans le milieu de l’après-midi : Bonne continuation à vous ! Elle croyait peut-être que nous allions entamer une petite marche sous la pluie – en fait, il n’y eut que quelques gouttes, sans doute pour saluer la fin de notre périple –, c’est donc que les visages ne reflétaient pas la fatigue de cette journée.

            Tout le monde était content, quels que soient les petits tiraillements musculaires ressentis ici ou là. Le plaisir d’avoir fait ce long-parcours à travers le massif de la Montagne agissait en baume sur les douleurs. C’en était même de la fierté, quelles que fussent les performances de ceux qui ont voulu se tester dans les moments difficiles, qu’on pourra proclamer à plus haute voix encore quand on aura fait sur la partie la plus haute de ce massif le parcours Dos d’Ane la Roche Ecrite inscrit au programme.

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