Le sentier Kala

Publié le par AN LEBON

Le sentier Kala

Vidéo : http://dai.ly/g03zIs 

            Kala, une réputation certaine. Les randonneurs doivent l’avoir fait, s’ils veulent être un tant soit peu considérés dans la discipline ; c’est une belle épreuve pour les compétiteurs de courses de montagne, améliorer son chrono est un objectif recherché. C’est que de la ville de la Possession à Dos d’Ane, sur la même commune, il y a à affronter une belle dénivellation ; partir pratiquement du littoral pour arriver à un peu plus de 1 000 m d’altitude demande pas mal d’énergie, et ce quel que soit le niveau de préparation des uns et des autres. Même sur un petit rythme régulier, il faut transpirer pour se hisser là-haut, sur un tracé où l’on retrouve de belles montées, dont deux rampes de belle facture, et des descentes qui demandent beaucoup de vigilance pour ne pas débouler dans le lit des ravines.

            Le sentier démarre au fond de la cité qui se trouve en face de celle de « Jacques Duclos » à l’entrée de la ville de la Possession quand on vient du village de la Rivière des Galets en empruntant l’ancienne nationale. Par un chemin de charrette caillouteux, on attaque la première montée dans une zone de végétation sèche où le choka vert (kader), un symbole de la résistance au manque d’eau, plante textile hier bien utilisée par une industrie locale (les moulins kader), domine. On ne le suit pas systématiquement, des portions de sentier permettent de couper au plus court et de gagner ainsi du temps ; on y trouve même des parties empierrées, signe sans doute d’un entretien pour des épreuves officielles, mais un gros effort est encore à faire pour le reste.

            À démarrer de bon matin, on fait une bonne partie de cette première montée à l’ombre. Le soleil doit en effet franchir la crête de la barrière de la Montagne et, dans sa course, il commence par éclairer au loin la pointe de la ville du Port, puis s’approche en grignotant sur la zone d’ombre pour baigner les marcheurs une fois qu’ils sont arrivés au sommet de cette côte, permettant ainsi une succession de points de vue dans l’avancée de la lumière.

            Une caractéristique sur cette première ligne de crête qu’emprunte le sentier : le sol est fait de blocs de pierres enchâssés dans de la bonne terre grasse (il a plu les jours précédents), et pourtant il semble que cette zone n’a jamais été cultivée, ce qui veut dire qu’elle pourrait l’être si le problème d’eau était résolu. Mais il est préférable qu’elle reste sous protection forte dans les documents d’urbanisme.

            Puis c’est la descente dans le lit de la première ravine, la ravine La Mare, une descente douce, par paliers, et bien entendu on replonge dans l’ombre. On avance presque en bas dans une portion sous un sous-bois frais, pour arriver progressivement dans le lit de cette ravine. C’est le moment de faire une première pose, de prendre quelques fruits secs et de commencer à bien se désaltérer, car la première rampe attend fièrement le marcheur. Le temps aussi de constater qu’une peste végétale fait la loi dans ces fonds, la liane papillon ; elle étouffe les plantes endémiques, et il est difficile de contenir sa progression, un peu comme la vigne maronne et le longose dans certaines forêts des hauts de l’île. Il ne reste plus à espérer que dame nature finira par trouver un équilibre assez satisfaisant pour l’homme. Ce qui n’exonère pas ce dernier de sa part de travail de conservation du patrimoine naturel de la Réunion.

            Un obstacle de première grandeur, un col hors catégorie auraient dit les cyclistes, se présente alors ; on le sentait d’ailleurs rien qu’à essayer de voir la crête à atteindre en levant la tête. Quelques passages sont vraiment difficiles à négocier ; on y réussit en s’aidant de ses mains car il n’y a aucune honte à le faire du moment que l’on pense à sa sécurité, et que le temps ne compte pas vraiment. Les efforts demandés sont grands pour arriver à un point de vue extraordinaire sur le littoral ouest, de la Possession au cap La Houssaye.

            Un paysage ne change pas quand on le regarde à partir de points d’observation différents. Le littoral ouest vu de la ligne 1200 dans les hauts de Bel Air ou des Hauts de Sans-Souci quand on monte vers l’Ilet Alcide est le même dans sa composition globale, mais la nouveauté qui en ressort à chaque fois dépend de l’angle de vue de la partie que l’on veut bien cerner, de la lumière qui l’éclaire, de l’ensemble qui l’environne immédiatement. Sur le sentier Kala, on s’intéresse particulièrement au nouveau port, le Port Est, avec ses installations modernes et les zones commerciales et industrielles qui l’entourent, ce qui donne une idée plus claire des communes du Port et de la Possession dans leur extension, en urbanisation et organisation des quartiers à la périphérie. Ou encore, à partir de ce même point, Saint-Paul-Ville et la route des Tamarins qui franchit le cap La Houssaye sont deux zones visibles au loin et sur la gauche sous un angle qui met en valeur cette fois l’urbanisation qui commence à bien grimper sur les pentes au-dessus du vieux centre-ville saint-paulois.

            Mais il faut se remettre en marche, parce que l’on se rend vite compte qu’il faut plonger dans le lit d’une autre ravine, plus profonde celle-là, la ravine à Marquet. Cette descente n’impressionne pas encore jusqu’à la grotte de kala – mais pour rejoindre le lit de la ravine, la terre glissante parce qu’il a plu et les trop rares points d’appui pour les mains font que la probabilité pour qu’une glissade dangereuse survienne est assez importante. Lors des épreuves officielles, la concentration des participants à ces endroits est importante et les responsables y installent des mains courantes pour éviter les accidents. Qu’ils le fassent aussi, et les entretiennent régulièrement, pour tous ceux qui empruntent ce sentier en pure balade ! Il ne doit pas y en avoir que pour la compétition, pour médiatiques qu’elles soient !

            La grotte de Kala est quelconque ; si Caroline Assani (1 891-1 978) captait et utilisait l’eau d’une source dans cette grotte et l’acheminait un peu plus loin où elle habitait, il n’y en a plus aujourd’hui aucune trace, en saison sèche en tout cas ; peut-être qu’en période de pluie l’eau ruisselle de la voûte de la caverne et forme un petit bassin à l’intérieur ?

            Arrive ensuite la deuxième rampe, aussi sévère que la première, avec des passages qui demandent aux grimpeurs – c’est même de l’alpinisme – une bonne coordination des quatre membres s’il veut se donner toutes les assurances. Et l’on débouche ensuite sur le chemin Ratineau, bien bétonné. Enfin un peu de plat, pour respirer, se désaltérer, et attendre ceux qui prennent vraiment tout leur temps. Pour faire aussi le point sur la suite.

            En remontant cette allée bétonnée sur la rive gauche de la ravine à Marquet, une pancarte tout au bout présente l’Ilet Solitude de l’autre côté du cours d’eau ; sur la rive droite, cet îlet s’isole encore plus en étant inséré dans un pan abrupt de la montagne. On peut voir qu’il se prolonge jusque sous les dernières pentes qui permettent d’accéder au village de Dos d’Ane, ce qui fait dire que l’on pourrait aller jusqu’à considérer l’Ilet Solitude les Bas, et l’Ilet Solitude les Hauts, avec une seule maison en bas au milieu d’une plantation de palmistes et une seule autre en haut cachée dans le vert du paysage sauvage.

            Au fond de ce chemin bétonné on emprunte une petite passerelle de bois – faite pour l’homme, mais qui est un obstacle pour le bétail – avant d’attaquer un sentier sur la droite – le randonneur y est prévenu par un Kala peint en orange rouge sur une grosse roche. La pente est toujours très dure, mais ici le sentier passe dans un petit bois où de chaque côté il y a toujours un arbuste qui tend son tronc au randonneur pour l’aider à passer les endroits difficiles. Et il débouche sur la route asphaltée, au pied de Dos d’Ane.

            Le dernier piton à franchir pour finir la randonnée est bien loin d’être insignifiant, mais le moral est reconstitué à l’approche de la fin de la marche. On chemine sur la rive droite de la rivière des Galets, et on peut voir au loin marqué dans la falaise de la rive gauche le sentier qui mène à l’Ilet des Orangers. Un dernier coup de rein est encore à faire au niveau de l’aire d’envol des parapentistes pour arriver enfin sur la place de l’église du village, après 16,5 km de marche.

            Après un peu plus de 5 heures d’efforts (y compris bien entendu, les arrêts photos et films, les arrêts fruits secs et boissons, les arrêts de découverte des paysages – le randonneur ne cherche pas à faire un chrono), il doit encore se traîner sur 3 km pour apprécier dans un restaurant l’excellent punch-maison, et les caris (coq fumé et ti jacque boucané) arrosés de bon vin. Il y a toujours une récompense au bout. Tout ça, c’est Kala !

            Pour finir une telle journée d’efforts de longue durée, de détente dans la nature, de bonne bouffe aussi, il ne lui reste, s’il n’a rien prévu, qu’à prendre un car pour descendre au village de la Rivière des Galets, et un autre pour rejoindre ensuite le centre-ville de la Possession afin de récupérer les voitures. Un bon souvenir à raconter.

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