Randonnée au Grand Bénare

Publié le par AN LEBON

 

Randonnée au cœur du Massif du Grand Bénare (du malgache : où il fait très froid).

 

            Le Grand Bénare est une des parties hautes résultant de l’effondrement du massif du Piton des Neiges, le premier système volcanique en sommeil depuis très longtemps, le second étant celui de la Fournaise qui est toujours l’un des plus actifs du monde. Qui ne s’est pas, d’une certaine manière, planté sur son sommet (le 3e, par ordre croissant en altitude, après celui du Gros Morne et du Piton des Neiges), ne peut pas ressentir dans les trois dimensions ce qu’est l’île de la Réunion, surtout par l’importance de sa zone des Hauts aujourd’hui cadrée dans le Parc national et récemment inscrite au patrimoine mondial de l’Humanité.

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Photo : Au Petit Bénare, un bon point d’observation du cirque de Mafate.

            Tous ceux qui se sont rendus au Grand Bénare le disent : pour se hisser là-haut, il faut puiser dans ses réserves car la marche est longue, difficile, la nature du sentier étant pour beaucoup dans les efforts que demande le franchissement de cette succession de bosses qui mène au sommet. Et pour jouir du point de vue extraordinaire sur le cirque de Cilaos et le Piton des Neiges, il faut entamer le parcours à partir du Maïdo bien avant que les premières lueurs du jour apparaissent. Autrement, arrivé au dernier bord, c’est tout un océan de brouillard et de nuage qui s’épaissit que l’on verra, et rien d’autre ! Et ce sera alors une grande déception après que l’on aura consenti tant d’efforts pour y arriver.

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Photo : Le givre s’accroche au sentier après 8 heures.

            De bon matin au Maïdo, au mois d’août, il fait froid, le givre qui s’accroche au sentier reste bien présent à terre après 8 heures. La végétation est encore bien fournie et très variée à cette altitude – on notera que le tamarin des hauts bien que présent reste en l’état de petit buisson, ne rencontrant plus les conditions favorables à un développement normal. Jusqu’au Petit Bénare le sentier est des plus classiques, bien qu’apparaissent des zones plus rocailleuses lors des franchissements des crevasses – on commence à se rendre compte que le massif est un énorme bassin de réception pour les pluies et que beaucoup de ravines commencent à se former à cet endroit. On n’entend plus les oiseaux. Cependant, le tec tec y a toujours son territoire, et ce jusqu’au sommet, à une altitude de 2 896m ; on peut aussi voir des grosses cailles couper le sentier, preuve qu’elles résistent à ce climat de haute montagne. Dans ce premier tiers du parcours, la balade est des plus enthousiasmantes, et comme la vision lointaine du Grand Bénare donne une ligne qui monte régulièrement sans vraie grosse pente, on se dit que la journée va être excellente, sans vraies difficultés.

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Photo : Il reste encore du chemin pour arriver au sommet, sous les nuages.

            Et puis, le long du sentier du « Grand Bord », les points de vue sont multiples sur tout le cirque de Mafate – il faut savoir en profiter car les nuages montent vite pour fermer la vue sur Roche Plate, La Nouvelle, et Marla. Le Gros Morne finit, lui aussi, par enfiler son manteau de nuage

            La 2e moitié de la montée, et surtout le dernier tiers, est assurément terrible au point de vue de la dépense physique : le sentier n’est pas simplement caillouteux, c’est un véritable lit de ravine, à croire qu’un esprit malin aurait planté, arrimé dans le sol des pierres de toutes formes et placé tout autour d’autres cailloux branlants pour précipiter les pieds des randonneurs contre les premières. Ces pierres s’accumulent dans le paysage au fur et à mesure que l’on se rapproche du sommet, à croire que le même malin aurait monté là-haut tout un matériel de marteaux piqueurs pour casser les gros rochers et en faire des blocs presque calibrés. À vrai dire, ce malin ne peut être que le froid qui fendille la roche volcanique, et la pluie et le vent font alors le reste. Peut-être que d’autres y verront l’esprit du Chef marron, le roi Phaonce, qui resterait attaché à cette belle nature inhospitalière et qui s’efforcerait toujours de protéger son espace de liberté de l’invasion de ceux qui viennent des Bas.

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Photo : Le sommet du Grand Bénare.

            Au sommet, des blocs rangés en cercle permettent aux marcheurs de se mettre un peu à l’abri du vent pour dévorer les sandwiches apportés, un bon réconfort quand le Piton des Neiges et le cirque de Cilaos restent invisibles à cause des nuages.

            C’est dire que la condition du randonneur qui n’a pas de bonnes chaussures pour bien encaisser tous les chocs prévisibles aux pieds, quelle que soit l’attention qu’il peut y mettre, est plus que difficile, sans compter les chevilles qui ne manquent pas de se retourner et les genoux soumis à toutes sortes de tensions qui interviennent lorsque l’on se rattrape au mieux à la suite de glissades. De plus, dans de telles conditions, surtout quand le brouillard se met vraiment de la partie, l’impression est que de bosse en bosse l’arrivée recule au fur et à mesure que l’on avance. Et naturellement, le retour en descente est encore plus dangereux dans cette partie du parcours.

            Il n’y a pas de randonnée complète au Grand Bénare sans un passage par la Glacière. Une fois que l’on quitte le sentier du « Grand Bord » après avoir descendu la partie la plus difficile, et que l’on prend la direction de la Glacière, la nature du sol change quelque peu, on piétine des petits galets de couleur presque rouge qui roulent facilement sous les chaussures. La chute peut secouer n’importe qui, à un moment où il s’y attend le moins. Et une chute en descente laisse au minimum quelques éraflures aux mains.

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Photo : La Glacière.

            Les nombreux bassins dans les ravines assurent de bonnes réserves d’eau, et les conditions de températures dans le milieu sont favorables à la formation et à la conservation de la glace, au point qu’à une certaine époque de grands propriétaires ont sollicité des autorités l’obtention de concession pour la détention et la commercialisation de cette glace. Elle était rassemblée, et stockée dans des puits sous une caverne, pour être ensuite transportée en barre de 25 kg par les esclaves jusqu’à la demeure du maître sur les Bas. Ce qui donne une idée de la dépense d’énergie pour donner un peu de plaisir à une petite minorité d’esclavagistes de cette époque.

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Photo: une idée du sentier dans le brouillard.

            Mais il faut ensuite rejoindre le sentier du « Grand Bord », et c’est dans une ravine que l’on chemine, pratiquement sur une ligne de niveau, où l’on a volontairement accumulé des roches de tous calibres pour sans doute constituer un pare-feu. La jonction avec le Grand Bord se fait dans une zone à la végétation fournie, parce que qu’il y a quand même un peu de terre et où, par conséquent, le marquage au sol à l’aide de petites bandes jaunes peintes sur des pierres pour indiquer le bon chemin est plus ou moins absent, d’où le risque d’emprunter un sentier secondaire – et il y en a tout un réseau –, ce qui peut mener le marcheur je ne sais où par un temps de brouillard dense, et lui faire perdre facilement une heure avant de retrouver la voie principale sur le Grand Bord.

            Que faut-il retenir de cette excursion au Grand Bénard ? Dieu merci, les circonstances climatiques varient, et changent même parfois au cours de la journée. Il y a des moments où, paraît-il, le soleil chauffe tellement que l’on peut presque se faire rôtir en montant. Un sentier impraticable, un brouillard permanent et une vue complètement bouchée au sommet, une redescente encore plus difficile et, pour agrémenter encore le tout, les premiers kilomètres en quittant le parking du Maïdo en voiture à la nuit tombante pratiquement à l’aveuglette. Mais ce périple, il faut l’avoir fait ; quant à le refaire…

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