La réalité de l'esclavage à la Réunion

Publié le par AN LEBON

 

La réalité de l’esclavage à la Réunion

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            Dans une interview au Journal de l’Ile du 20 décembre 2 009, à l’occasion de la commémoration de l’abolition de l’esclavage en ce jour, Alexis Miranville, professeur d’histoire, a présenté une réalité de l’esclavage qui est quelque peu différente de celle que le PCR et son chef historique Paul Vergès veulent inscrire dans le fond culturel de la Réunion. Et cela à un moment où justement le débat sur les objectifs du projet de Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise est plus que jamais relancé avec l’enquête publique sur la MCUR.

            Alexis Miranville, sans le dire expressément, veut tout simplement casser l’image qui en est proposée afin de désarmer les pièges qui sont matés par le PCR et son cercle culturel pour tenter de plier la réalité à leur thèse.

            Il le dit bien, c’est d’Histoire qu’il s’agit, toujours avec le souci de la recherche de la vérité historique qui est parfois difficile à approcher, et c’est pour cela qu’il ne cesse de mettre en avant la méthode des historiens : prendre en compte les faits, tous les faits, s’appuyer sur les sources les plus sérieuses et faire tous les recoupements avant d’affirmer quoi que ce soit, et ne pas avoir peur de dire qu’il y a parfois des doutes, et les traiter avec une attention particulière. En un mot, ne pas réécrire l’Histoire, en ne prenant en compte que ce qui en cohérence avec des choix idéologiques et une stratégie politique arrêtés.

 

            Ainsi quand Paul Vergès inaugure une stèle au cimetière du Père Lafosse à Saint-Louis, en hommage, dit-il, aux nombreux esclaves sans sépulture, avec une telle dramatisation de l’événement, une telle solennité pour bien marquer l’événement dans l’opinion publique, on est en droit de se demander si le président de la Région, promoteur de la MCUR où l’esclavage sous son propre éclairage est placé au centre du patrimoine culturel des Réunionnais, n’espère pas, comme dans un film récent, faire apparaître une armée d’âmes en errance qu’il voit les terres réunionnaises. Alexis Miranville, sur point, affiche la plus grande suspicion :

- « C’est faux car en réalité, sur les propriétés, tous les esclaves étaient inhumés. S’ils étaient baptisés, c’était dans le cimetière prévu à cet effet, séparé de celui des Blancs. S’ils n’étaient pas baptisés, ils étaient enterrés sur l’habitation. Il y a bien eu, évidemment, des esclaves sans sépulture, mais dire qu’il y en a eu des milliers et des milliers, c’est beaucoup plus suspect ».

 

            Par une analyse plus fine des principaux éléments entrant dans toute cette période, Alexis Miranville entend poursuivre le désamorçage de la manipulation de l’Histoire opérée par le PCR et sa sphère culturelle.

Ainsi pour ce qui est de l’image symbolique des fers :

- « On devait les utiliser dans toutes les habitations, mais à Villèle par exemple, on n’a jamais retrouvé la trace de la prison, dont on connaît pourtant l’existence officielle. Dans les registres anciens, on en parle comme d’un hangar très sommaire et il n’est pas sûr qu’il était en dur. Je pense qu’il n’y a pas eu utilisation à grande échelle des fers. Pour le cas de Mme Desbassayns, il y avait une graduation des punitions, avec deux niveaux d’emprisonnement. D’abord sur l’habitation, pour les sanctions les moins importantes, ensuite à la prison de Saint-Paul lorsque c’était plus grave. Les documents montrent que régulièrement, Mme Desbassyns avait un esclave dans cette prison ».

 

            Alexis Miranville apporte un éclairage de la réalité, et surtout de l’effacement dans les mémoires de cette époque, quant au devenir de l’organisation du travail au sortir de l’esclavage – en faisant apparaître dans l’analyse de cette période l’institution du colonat dans l’agriculture. Un système dans lequel le petit planteur sur une parcelle doit remettre le tiers (ce n’est que dans les années 80 que l’on passera au quart et à une participation du propriétaire aux frais de production) de la valeur produite au propriétaire, le plus souvent sans avoir le choix des cultures.

- « Juste après l’abolition de l’esclavage, je ne pense pas qu’il y ait eu une volonté systématique de cacher. On est simplement passé à l’époque suivante : l’engagisme, puis le colonat, qui était aussi une forme de servitude très dure (1). De l’esclavage au colonat, il n’y a pas eu de rupture brutale mais un passage progressif. Puis il y a eu une période d’oubli total,jusqu’aux années 1960, parce qu’il n’y avait personne pour le dire. Moi-même, j’ai appris que j’avais des ancêtres esclaves, quand j’ai commencé à aller aux archives. Pendant ma scolarité, jusqu’à la classe de troisième en1957, le mot esclave n’avait jamais été prononcé. Pourquoi ce silence ? Il est probable que les grandes familles, qui avaient le pouvoir à tous les échelons politiques et économiques, ne voulaient pas remuer cette histoire, car elles se seraient retrouvées un peu sur le banc des accusés. En outre, pendant toute cette période, la recherche historique locale n’était pas développée. Et puis le sentiment identitaire d’aujourd’hui n’avait pas cette ampleur. Lorsque j’étais au lycée, on ne se posait pas la question sur ce que nous étions ni sur nos origines. Il n’y avait pas de demande et il n’y avait pas d’offre. Le changement a commencé dans les années60 lorsqu’on a créé le centre universitaire ».

 

            Il apporte aussi une analyse plus fine sur les types de propriétés, et donc sur les types d’esclavage, ce qui permet de mieux cerner la réalité, sans minimiser l’horreur de l’esclavage et sans chercher à corriger de quelque façon que ce soit la condition dégradante que l’homme a connue. Mais il est bon de communiquer sur la pluralité des formes afin de mieux comprendre les évolutions de la société réunionnaise, et surtout l’importance du métissage à la Réunion :

- « L’esclavage a bien existé et il a été aussi dur ici qu’ailleurs. Mais il y a eu plusieurs types d’esclavage. A Villèle par exemple, à l’époque de Mme Desbassayns, c’était très dur. Elle avait deux domaines : celui de Saint-Gilles-les-Hauts, qui lui vient de son mari, et celui de Bernica, héritage de son père, avec une usine sucrière sur chacun d’eux, ce qui représente un total de 500 hectares sur lesquels travaillaient 410 esclaves environ. Sur le seul domaine de Villèle, le plus étudié, il y avait 295 esclaves. En 1845, à l’apogée de l’esclavage, c’était la plus grande propriétaire de Saint-Paul. Dans les grandes propriétés comme Villèle,s’exerçaient des violences dans tous les sens du terme. L’objectif de rentabilité passait par une organisation rationnelle de la main-d’œuvre. Quand on a 295 esclaves qui ne sont pas “motivés” pour travailler (et pour cause : ils ne sont pas payés), ils ont tendance à résister sous toutes les formes possibles : refus de travailler,lenteur, pillages, vols, mensonges, marronnage. Le propriétaire devait donc arriver à une sorte d’équilibre : être à la fois dur et paternaliste. La main d’œuvre était très hiérarchisée : ceux qui sont à la base, puis les domestiques, un peu mieux considérés, les esclaves à talents (charpentier,maçon...), puis, au-dessus, les commandeurs, qui étaient des esclaves mais choisis en fonction de leurs capacités professionnelles et de leur qualité de chef. Tout cela demandait une organisation qui ne pouvait pas être basée uniquement sur les sanctions corporelles. Il y avait donc une violence psychologique constante, une atmosphère d’oppression de méfiance, de conflit et de délation qui était beaucoup plus dure que les fers ».

 

            Alexis Miranville s’appuie aussi sur l’histoire de sa famille pour illustrer encore mieux son éclairage des formes multiples de l’esclavage, et répond ensuite à diverses questions, pour aider en quelque sorte bien des Réunionnais à se regarder en toute sérénité et en même temps pour casser cette image monolithique de l’esclavage que le PCR et ses affidés cherchent à inscrire dans la mémoire de la population :

- Je peux vous en parler en connaissance de cause : mon arrière-grand-père était né esclave dans les années 1835, n’avait qu’un prénom, Firmin, et faisait partie d’une petite propriété de 10-11 esclaves,qui étaient pour la majorité d’une même famille : le grand-père, le père, les enfants... La présentation que l’on fait de l’esclavage aujourd’hui, avec les fers, les commandeurs, est celle des grosses propriétés. Mais je suis persuadé qu’il y a eu autant d’esclaves dans les petites exploitations,avec 4, 5, 6 esclaves... Là, il n’y avait pas de commandeur, pas d’intermédiaire, c’était l’exploitation directe où l’on peut considérer que le maître met aussi la main à la pâte, d’autant que plus la structure est petite, plus il est pauvre, et plus il y a rapprochement. Cela s’est traduit dans le métissage. Des gens comme moi, métissés, sont issus de ces petites propriétés. On trouve des gens de mon teint qui portent des noms de petits propriétaires comme Clain, Hoarau, Serveaux... Ah oui ! Le problème, c’est qu’on en fait une exploitation à outrance. Et cette exploitation-là me gêne. On dit : “Vous, les descendants d’esclaves”. Or moi, qui suis descendant d’esclave, je n’en suis ni fier,ni honteux. Je suis né comme ça, je ne suis pas responsable de ma naissance et je ne suis fier ou honteux que de ce que j’ai fait personnellement. Evidemment, je suis fier du chemin parcouru depuis mon arrière-grand-père, mais ce qui me gêne,c’est qu’on m’attribue à vie l’identité de descendant d’esclave. Je ne la cache pas, bien au contraire, d’autant qu’elle est visible sur ma peau, mais c’est ce que je vais faire, créer, qui doit déterminer ma personnalité, ma valeur... Et c’est tout le petit peuple que l’on veut enfermer dans ce statut de descendant d’esclave, parce que moi, j’ai la chance d’être capable de passer au-dessus de tout ça. J’ai lu dernièrement que le criminel Agamemnon n’était pas forcément responsable de ses crimes parce qu’il a subi les horreurs de l’esclavage... Mais on ne va quand même pas justifier les méfaits ou les bienfaits des uns et des autres en remontant à l’esclavage ! À partir d’un certain moment, on devient responsable de ses actes.

 

            Suite de la présentation de cette interview à la prochaine publication où il sera question, entre autres, de la part de l’esclavage dans la construction de l’identité réunionnaise.

 

Publié dans Débats de société

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miré 12/09/2015 18:13

effectivement l'histoire doit se départir autant que possible de la dimension émotionnel ...
cependant la place extrêmement restreinte de l'histoire de l'esclavage à la Réunion me semble une incontestable évidence
ce travail de mémoire effectué , frontalement , pourrait naître alors une véritable approche scientifique dénué de toutes volontés de récupération
pour cela le réunionnais à au moins un rôle aussi essentiel que l'universitaire

cordialement
un 78 aux origines du 972 et vivant dans le 974

Hoarau 13/03/2011 22:22


On ne choisi pas sa famille être ne libre ou esclave nous sommes des êtres humains . Moi même si je suis descendant d'esclaves , je suis fière de mes ancêtres ils lutter pour survivre