Elie EUDOR, par Alexis Miranville

Publié le par AN LEBON

 

Élie EUDOR

Un tailleur de pierre réputé à Saint-Paul au XIXe siècle

pPar Alexis Miranville

 

            En septembre 2003, lors de la préparation d'une visite guidée de la ville de Saint-Paul, dans le cadre des Journées européennes du Patrimoine, avec Danielle Morau, une femme très active dans ce domaine à Saint-Denis, j'ai été amené à faire des recherches sur un personnage du XIXe siècle qui nous avait beaucoup intrigués. Il s'agissait visiblement d'un artisan talentueux, tailleur de pierre réputé.

            Un artisan qui datait et signait ses réalisations

Son nom nous avait frappés parce que, n'étant pas celui d'un personnage célèbre, il figurait en grosses lettres, accompagné d'une date, sur l'un des anciens bâtiments des Marines (entreprises de batelage) du quai Gilbert: Elie EUDOR, 1853.

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Photo : La plaque « Elie Eudor », sur la façade du bâtiment qui abritait le tribunal d’Instance.

            Le site des monuments et vestiges du front de mer, témoins d'anciennes et importantes activités maritimes, était un passage obligé dans notre itinéraire patrimonial, lequel devait partir de la place de l'église paroissiale, autre site historique remarquable de la ville. Mais là aussi, notre attention avait été attirée par une table funéraire en pierre taillée, portant en relief l'inscription: ELIDOR, 1850.

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Photo : la table funéraire à la sortie sud de l’église de Saint-Paul.

            Contrairement à ce que l'on pourrait penser, cette inscription ne désigne pas la personne inhumée en dessous mais celle qui a réalisé l'ouvrage.

            Comment ne pas faire le rapprochement entre les deux noms dont la ressemblance est évidente? Pour nous, ELIDOR serait devenu EUDOR par jonction et transformation en U des lettres L et I. Mes recherches aux archives départementales et à celles de l'Évêché ont apporté de nombreux indices confortant cette conclusion.

 

Un ancien esclave du père Davelu, curé de la paroisse

            Jusqu'en 1848 la paroisse de Saint-Paul possédait des esclaves. Ceux qui avaient des talents étaient loués comme ouvriers à l'extérieur, au profit de la cure. Antoine Davelu, vicaire puis curé de cette paroisse pendant 46 ans, est décédé en 1815. La liste des 19 esclaves mentionnés dans son testament comportait une famille composée d'une mère, Pauline, et de ses 9 enfants dont un garçon de 10 ans nommé Elie. Il les léguait à ses successeurs avec la recommandation express de bien les traiter comme il l'avait fait lui-même. Il exprimait également le souhait "d’être enterré sous la pierre sur laquelle, au sortir de l’Église, les corps des défunts sont déposés pour les dernières prières". La table funéraire réalisée en 1850 par Élidor apparaît ainsi comme un signe de reconnaissance de l'ancien esclave Élie envers son maître.

            Le 7 octobre 1856, Élie Eudor a épousé Elisa Blainville à l'église de Saint-Louis. Seuls les deux témoins (Mozet et Baret) ainsi que le curé (Garnier) ont signé l'acte de son mariage, sur le registre de la paroisse. Selon toute vraisemblance, il ne savait pas lire ni écrire, ce qui expliquerait les variations orthographiques dans la retranscription de son nom. Cet acte officiel mentionnait aussi qu'il était le "fils de feue Pauline, de Saint-Paul". Dans les années 1850, Saint-Paul comptait parmi ses habitants plusieurs maçons ayant Eudor pour patronyme.   

 

Une piste de recherche pour la datation de l'ouvrage découvert rue Lenormand?

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Photo : Le site de la rue Lenormand.

            Le lien entre Élie Eudor et la découverte faite près de l'hôtel de ville est suggéré par l'inscription figurant sur le mur de l'édifice situé juste en face, de l'autre côté de la rue Lenormand. Si la première lettre du nom est difficilement identifiable, la suite est sans équivoque: un certain Alidor ou Élidor a effectué des travaux de maçonnerie à cet endroit en 1849. Un travail de comparaison pourrait apporter des éléments intéressants, ne serait-ce que pour une datation de l'ouvrage enfoui, par rapport aux diverses réalisations de l'artisan.

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Photo : La plaque sur le mur de la maison Lenormand, en face du site découvert récemment : en bas, on peut lire « Alidor ».

 

            Quoi qu'il en soit, même si cette piste de recherche ne permet pas aux archéologues et autres spécialistes d'ouvrages anciens d'établir ce lien avec certitude, elle serait l'occasion et une façon de rendre hommage à un Saint-Paulois au talent reconnu.

            D'aucuns pourraient penser que c'est chose faite depuis longtemps, une petite rue du front de mer ayant été baptisée Elie Eudor dans les années 1950 ou 1960. Mais, incontestablement, ceux qui ont donné son nom à l'ancienne rue de La Ferraille ignoraient son origine servile. Ils se seraient simplement contentés de reporter sur une plaque le nom figurant sur un bâtiment tout proche, persuadés qu'il ne pouvait être que celui d'une ancienne personnalité importante de l'île ou de la ville.

            Ironie ou revanche de l'histoire, c'est un ancien esclave qui a été ainsi honoré, son nom voisinant, depuis, avec ceux de deux grands hommes de Saint-Paul: l'officier de marine Jean Toussaint Gilbert, élu maire en 1794, et le poète Evariste de Parny, admis à l’Académie française en 1803. Le cas Elie Eudor est aussi une bonne illustration de la diversité des situations de servitude et des relations maîtres-esclaves à La Réunion.

Alexis Miranville

 

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