Archéologie à Saint-Paul (suite)

Publié le par AN LEBON

Une contribution d’Alexis Miranville

SAINT-PAUL

 La découverte archéologique du 10 mai 2010

Quelques données historiques et des pistes à explorer

 

Cette découverte intriguait par la nature difficilement définissable de l'ouvrage mis au jour, sa grande dimension, la qualité de son exécution et sa présence, à un mètre de profondeur, au milieu d'une rue qui figurait déjà sur les plans les plus anciens de la ville.

 

Dans l'ancienne cour de la maison Pota

La comparaison entre un plan actuel (cadastre) et celui dessiné en 1806 par l'ingénieur géographe Chandellier montre que l'espace compris entre l'ancien magasin de la Compagnie des Indes (l'actuel hôtel de ville) et l'ancienne cour de la maison Pota (de l'autre côté de la rue Lenormand) est aujourd'hui nettement plus large qu'autrefois. Un tel gain d'espace n'a pu se faire qu'au détriment ou par l'acquisition d'une partie de cette cour. La superposition des deux plans montre aussi que l'ancienne limite côté mer de cette propriété se situait alors au milieu de l'actuelle rue Lenormand, là où, précisément, l'objet a été découvert. Il y a donc eu un recul de cette limite et, par la suite, on a disposé de suffisamment de place, en plus de la chaussée, pour un agrandissement de la mairie (rajout effectué en 1950, comme l'indique la date qui y figure), pour un trottoir (juste en face) et pour un petit parking en épis. On peut donc logiquement en déduire que l'ouvrage mis au jour a pu être réalisé en bordure, voire à l'intérieur, de l'ancienne cour de la maison Pota.

lac2.jpg

 

Une ancienne boucherie

Les personnes présentes sur le lieu des fouilles ont naturellement pensé à l'existence d'un lien possible entre l'ouvrage enfoui et l'ancien magasin de la Compagnie des Indes, construit en 1735 et transformé en caserne d'infanterie dans le courant du XIXe siècle. Or l'immeuble situé juste à côté porte encore une inscription qui pouvait fournir une piste d'investigation tout aussi intéressante, car elle indique le nom de son propriétaire, un certain M. GALON et la date de sa réfection, 1849. Il s'agit sans aucun doute possible de Marcelin Galon, recensé à Saint-Paul à cette date et à cette adresse. Ce "marchand patenté 3ème classe", né dans la colonie en 1799, l'avait acquis en 1846. Marcelin Galon y vendait des produits diversifiés, dont le riz, mais l'emplacement et l'édifice appartenaient précédemment à Paul Lacay. Celui-ci était propriétaire d'une boucherie, activité dont les importants besoins en eau rendaient presque indispensable la présence d'un puits ou d'une citerne. Arrivé dans la colonie en 1830, il rachète en 1846, sur le front de mer, une belle maison de maître et en fait un hôtel qui gardera son nom: l'hôtel Lacay.

Le Bazar de Saint-Paul baza3.jpg

 

 

L'œuvre d'un tailleur de pierre talentueux

Le troisième élément de l'inscription (ELIDOR) fournit selon toute vraisemblance le nom de l'artisan-maçon qui a dirigé la réfection de l'édifice ou y a joué un rôle important. Ce tailleur de pierre, analphabète mais au talent reconnu à Saint-Paul, a daté et "signé" deux autres ouvrages, encore visibles aujourd'hui dans la ville: une table funéraire près de l'église paroissiale (ELIDOR, 1850) et un ancien bâtiment du front de mer (ÉLIE EUDOR, 1853). En 2003 et 2004 déjà, lors des Journées du Patrimoine, j'avais emmené mon public de visiteurs sur ces différents sites. Une comparaison des détails de la maçonnerie de l'ouvrage mis au jour rue Lenormand avec celle de la maison Galon toute proche pourrait permettre de savoir si les deux chantiers étaient vraiment contemporains (1849) et l'œuvre du même artisan, ce que semble indiquer la coïncidence (ou du moins la proximité dans le temps) de plusieurs faits: en 1846, le changement de propriétaire; en 1849, la reconversion de la boucherie en siège d'une activité commerciale plus généraliste, la réfection des locaux et l'orientation côté mer de la façade principale. Le recul des bornes a pu alors entraîner la mise hors service d'un puits ou de tout autre type d'aménagement privé ayant nécessité le creusement d'une fosse profonde: cave, citerne, fontaine, réceptacle de déchets. Avec un couvercle en pierres de taille, le plus étanche possible et, surtout, suffisamment solide pour supporter le poids de la circulation.

 

Une plongée dans le passé de Saint-Paul

 Outre le fait de dissiper une grande partie du mystère de l'ouvrage archéologique mis au jour le 10 mai dernier, l'évocation des commerces Lacay et Galon nous ramène à une période florissante mais peu connue de l'histoire de Saint-Paul.

Les feuilles de recensement individuel des années 1840 indiquent que la boucherie Lacay était bornée par les rues Labourdonnais et Seconde Providence (aujourd'hui Sarda-Garriga). L'ouverture en 1849 de l'établissement Galon sur la rue actuellement dénommée Lenormand n'a pas été déterminée par la présence de l'ancien magasin de la Compagnie des Indes devenu caserne d'infanterie, une telle fonction n'étant pas vraiment structurante pour la ville, mais par la proximité du bazar situé à l'emplacement de l'actuel parc de l'hôtel de ville, avec sa belle fontaine. Célèbre dans toute l'île sa proximité était recherchée par les commerçants.

La réussite et la prospérité de Paul Lacay ont conduit celui-ci à s'installer sur le front de mer (vers1845-1846), le second des deux pôles d'animation qui constituaient à cette époque le cœur économique de la ville. Le développement de l'industrie sucrière entraînait en effet une rapide intensification des activités maritimes en baie de Saint-Paul (transfert, réception, stockage, expédition, fabrication ou maintenance du matériel, etc.). Les bateaux, de plus en plus nombreux, restaient au large. Les passagers (officiers, équipages, voyageurs, en visite ou en escale, etc.) accédaient à la côte par des pirogues. Pour les marchandises, la navette était assurée par des chaloupes. Lorsque la mer était agitée, on avait recours aux ponts débarca­dères munis d’une grue pour charger ou décharger les navires mouillant à leur extrémité.

Les anciens bâtiments des Marines, le débarcadère récemment reconstruit et les premiers noms des rues du secteur (des Marines, du Port, de la Ferraille) témoignent de la richesse du passé maritime de Saint-Paul, une véritable ville portuaire, en dépit de l'absence d'installations spécifiques. Dans les années 1850, Saint-Paul était à l'apogée de son dynamisme économique. La crise sucrière de 1860 puis l'ouverture du port de la Pointe des Galets en 1886, provoquèrent la fermeture des Marines en 1920, faisant de Saint-Paul, pour environ un demi-siècle, une petite ville endormie et repliée sur elle-même.

Alexis Miranville

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article